Académie de la Poésie Française Pérenniser et faire rayonner la poésie classique et néo-classique en France et à l’étranger

Paul Eluard

Paul Eluard, né pour écrire la liberté

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Invité de la conférence du 10 décembre 2025, Jean-Pierre Paulhac a retracé le parcours de vie d’une grande figure du surréalisme : Paul Eluard. Son œuvre célèbre l’amour sous toutes ses formes, de la tendresse à la douleur, de l’émerveillement à la mélancolie, et bien sûr son engagement pour la paix.

Le 14 décembre 1895, Eugène Émile Paul Grindel voit le jour au sein d'une famille modeste mais très aimante. Son père comptable se lance dans l'immobilier assurant ainsi confort et aisance à sa famille qui en 1908 s'installe au 43 rue Louis Blanc à Paris. Le petit Paul entre à l'école communale de la rue Clignancourt puis rejoint, comme boursier, l'école municipale supérieure Colbert. Il obtient son certificat d'études en 1912.

Hélas, un jour où il se lave les dents, des saignements suspects apparaissent. Le diagnostic est sans appel : tuberculose. Commence alors une longue série de séjours en sanatorium en Suisse à clavadel près de Davos en Suisse. Il compose ses premiers vers emprunts de symbolisme et respectueux des règles.

 

Le temps des muses. A dix-sept ans, il rencontre une jeune Russe de son âge qui le marquera à jamais : Héléna Dimitrievna Diakonova. Très cultivée et parlant parfaitement le français, il la surnomme Gala. Les longues conversations et les promenades font éclore un amour fou et le jeune poète veut épouser celle qui sera sa muse mais Gala doit rentrer en Russie. A sa demande, elle reviendra en France au cours d’une véritable odyssée. Il l’épousera le 21 juillet 1917 lors d’une permission. Lui qui est athée, apprendra le catéchisme en quelques mois. De leur union naîtra une fille, Cécile, le 11 mai 1918.

 

De retour en France en 1913, Eluard se lie d’amitié avec A.J. Gonon, un relieur aux idées anarchistes et proche des hôtes du Bateau-lavoir à Montmartre. Il publie à compte d’auteur sous sa véritable identité « Premiers Poèmes » aux éditions de la Nouvelle Edition française. En janvier 1914, son poème « Le fou parle » paraît dans la revue aixoise Le Feu. Il choisira pour pseudonyme Paul Éluard nom emprunté à Félicie sa grand-mère maternelle, en 1916.

 

En 1914, il s’engage comme infirmier militaire sur le front de la Somme. Il vit les horreurs de la première guerre mondiale avec une acuité bouleversante. La violence et la mort marqueront à jamais sa poésie, son engagement pour la paix et son combat contre la guerre et le fascisme. Mais en 1915, la maladie à nouveau lui inflige de longs séjours à l’hôpital Cochin ce qui conduit l’armée à le mettre à l’abri. L’ennui et la tristesse torture son âme que seule la lecture adoucit.

 

En 1921, Paul Eluard fait la connaissance d’un jeune peintre allemand Marx Ernst, c’est le début d’une longue amitié mais aussi d’un nouvel amour pour Gala. Digne et tolérant, Paul Eluard acceptera même de faire ménage à trois . L’amitié et la collaboration entre les deux hommes ne cesseront de grandir. Mais tout a une fin. Eluard vit de plus en plus difficilement la liaison entre Gala et le peintre allemand.

 

Le 24 mars 1924, il disparaît et quitte famille et amis avec la complicité de son père. Il entame un tour du monde qui le conduit à Singapour où les amants le rejoignent.

 

Après avoir publié « Capitale de la douleur* » en 1926, la tuberculose une fois de plus se rappelle à son bon souvenir et le renvoie en sanatorium. A son retour, il part en Catalogne avec Gala où il fait la connaissance d’un jeune peintre espagnol : Salvador Dali. C’est la fin de son couple avec Gala mais l’amitié survivra.

 

A l’hiver 1929, alors qu’il se promène dans Paris avec René Char, il rencontre une jeune artiste, Maria Benz, connue sous le nom de Nusch. Il l’épouse en 1934. C’est le début d’un compagnonnage amoureux et artistique. Modèle et égérie des artistes surréalistes, elle influence considérablement Eluard. Ensemble, ils traversent les années noires de l’occupation. Pour elle, il composera le célébrissime poème : liberté, qui sera parachuté pour l’envoyer aux résistants. Hélas, Nusch succombe à une hémorragie cérébrale le 28 novembre 1946.

 

Le poète survit grâce à l’amitié d’un couple Jacqueline et Alain Trutat qui l’aident à remonter la pente. Son recueil De l'horizon d'un homme à l'horizon de tous retrace ce cheminement qui le mène de la souffrance à l'espoir retrouvé.

 

Lors d’un congrès à Mexico, il rencontre Odette dite Dominique Lemort. avec qui il rentre en France. Ils se marient en 1951 et Éluard publie cette même année le recueil Le Phénix entièrement consacré à la joie retrouvée. Elle l’accompagnera jusqu’au bout dans son engagement pour la paix.

 

L’avènement du surréalisme. La littérature française connaît un bouleversement avec de nouveaux courants qui prônent l’irrationalité et le chaos. Attiré par le dadaïsme, Paul Eluard conçoit la poésie comme un acte de révolte et d’espoir mettant en lumière l’amour, la liberté et l’humanisme. Son engagement trouve un écho chez les surréalistes. Il devient un habitué des réunions du groupe emmené par André Breton et s’impose comme une figure centrale du mouvement. Avec André Breton et Louis Aragon, il participe à la redéfinition de la poésie en marge des formes traditionnelles.

Il prend part au pamphlet Un cadavre, écrit par les surréalistes en réaction aux funérailles nationales faites à Anatole France.

 

La vie d'Éluard se confond avec celle du mouvement. Il se plie à la règle résumée par le Comte de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous, non par un. » Il participe à la publication de 152 proverbes mis au goût du jour, avec Benjamin Péret,  L'Immaculée Conception avec André Breton, Ralentir travaux avec André Breton et René Char.


 

En 1925, il soutient la révolte des Marocains et en janvier 1927, il adhère au Parti communiste français, avec Louis Aragon, André Breton, Benjamin Péret et Pierre Unik. Il voyage beaucoup, soutient sur place les rebelles communistes grecs. Cependant, il sera exclus du parti en 1933 avec André Breton, les principes du surréalisme étant en totale opposition avec les règles du parti communiste.

Avec plusieurs amis écrivains (René Char, André Breton, Louis Aragon, etc.), il attaque frontalement l’Exposition coloniale de 1931, qu'ils décrivent comme un « carnaval de squelettes », destiné à « donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu’il leur faudra pour entendre sans broncher l’écho des fusillades ». Ils réclament également « l’évacuation immédiate des colonies », et la tenue d'un procès sur les crimes commis.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Eluard s’engage dans la Résistance française, et sa poésie devient un puissant outil de lutte contre l’oppression. « Poésie et vérité 1942 » est un recueil emblématique de cette période, où l’engagement politique se mêle à l’expression poétique.


 

Au cœur du XXème siècle, Paul Eluard s’est imposé comme une voix essentielle de la poésie française entre les tumultes des conflits mondiaux et le foisonnement des mouvements artistiques majeurs avec un cousinage entre la peinture et la littérature.


 

Mireille HEROS


 

Capitale de la douleur rassemble des poèmes où Paul Éluard exprime ses émotions les plus profondes : la douleur, l’amour et le désir, en utilisant des images surprenantes et un langage libéré des contraintes classiques. Sa poésie invite le lecteur à plonger dans l’inconscient, à travers des associations d’idées et des métaphores audacieuses.

Le recueil est marqué par l’influence du surréalisme. Eluard y célèbre la force de l’imagination et du rêve, tout en révélant une grande sensibilité à la souffrance humaine. L’amour, souvent inspiré par Gala, y apparaît comme une source de lumière face à la douleur.

 

Le recueil est divisé en quatre parties principales : « Répétitions », « Mourir de ne pas mourir », « Les petits justes » et « Nouveaux poèmes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

Le poète du langage

2026 06 26 paul eluard banniere blog fr 2Paul Eluard,

Poète de l’amour,

Poète humaniste et engagé,

Mais poète du langage !

 

Existerait-il un pouvoir ludique du langage poétique ?

 

Sans vouloir chercher à donner une définition claire de la poésie, Jean Molino et Joelle Tamine en 1982 proposent l’hypothèse suivante :

« La poésie est l’application d’une organisation métrico-rythmique sur l‘organisation linguistique ».

Si cette formule inclut les vers libres et les poèmes en prose, chacun peut en toute liberté y souscrire sans détour.

D’ailleurs Paul Eluard n’hésite pas à condamner la versification traditionnelle dans ses réflexions les plus profondes : son langage poétique aura sa propre musicalité !

Sa prosodie qui n’engage que lui, prend naissance dans les profondeurs du langage qui l’impose parfois à l’expression des idées et des sentiments.

L’histoire littéraire se charge au fil du temps d’en présenter les conceptions successives car certains pensent qu’il n’existe de la poésie ni essence, ni définition universelle.

Mais alors, comment se peut-il qu’un poète perdu devant sa page blanche, la plume presque crispée entre ses doigts, puisse juste en fermant les yeux voir les combinaisons verbales les plus surprenantes, celles qui ont l’éclat de la beauté et du rêve.

Certes, le poète est un rêveur, un rêveur éveillé dont l’inspiration désigne à la fois les idées et le style qui surgit brutalement de ses pensées, de ses sentiments et de ses mots.

Il s’empare de tout cela à la fois pour réaliser son oeuvre qu’il livrera au lecteur qui librement s’en inspirera ou pas !

 

Paul Eluard nous raconte que le vers a jailli tout seul et comme tout semble se lier, les mots favoris y trouvent toute leur place !

L’automatisme et le travail du poète peuvent parfaitement se compléter.

Au cours de l’acte d’écrire, le poète retient de sa personnalité et de sa culture, parmi les mots qui l‘attirent ou qu’il rejette ceux qu’il finira par faire siens, sensibles à leurs sonorités et même à leur architecture.

Par exemple, sous la plume de Paul Eluard, on pourra voir apparaître, à la fin du célèbre poème « Liberté » les syllabes composant le nom familier de la femme qu’il aime : Nusch »

Il l’avait choisi pour être le point culminant du poème mais il a été supprimé dans sa version finale et remplacé par le mot « Liberté ».

Il sera remarqué ici que toutes les strophes, sauf la 20ème et la dernière commencent par « Sur » et finissant par « Nom » annonçant le « surnom «  qui en se dévoilant dans la 19ème strophe nous fait découvrir la puissance de son langage.

« Sur la solitude NUe

« Sur les marCHes de la mort ».

 

Si Paul Eluard effectue parfois et volontairement un retour momentané aux rimes, c’est qu’il est imprégné au plus profond de lui des événements qui jalonnent sa vie privée.

Par ailleurs, le travail de l’inconscient trouve encore pour lui une illustration remarquée aux nombreuses particularités stylistiques avec la tournure des mots, des images privilégies qui apparaissent pour disparaitre ensuite dans son univers de rêves sous influence artistique.

Il ne fait pas toujours appel à ses souvenirs car les mots lui viennent comme cela se produit dans l’utilisation d’une langue maternelle.

Si l’écriture d’un poème se donne pour objectif de produire une émotion esthétique, de traduire des sentiments ou d’en faire naître, voire d’exposer des idées, elle se doit aussi de maitriser le flux des images.

Le poète est un voyant. Il révèle les mystères du monde.

Il peut même déjouer la raison pour découvrir une surréalité et inventer un nouvel univers !

Son imagination précède la réalité. Il arrive même à réconcilier le réel de l’imaginaire, l’action et le rêve.

« Voir, c’est recevoir dira-t-il, refléter, c’est donner à voir ».

Pour ce qui est de l’écoute, Paul Eluard déclarera même que le poète écrit sous la dictée de la voix qu’il entend et qui le traverse.

« Je n’invente pas les mots » dit le poète : ils lui viennent tout naturellement pour exprimer ce qu’il imagine.

Chacun sait que Paul Eluard doit beaucoup aux auteurs qui l’ont influencé : les poètes du Moyen-Age comme Rutebeuf, Charles d’Orléans, François Villon, les symbolistes comme Jules Laforge, les révolutionnaires comme Rimbaud, Lautréamont et Apollinaire sans oublier Victor Hugo et Baudelaire.

C’est ainsi que le poète conjugue à la fois le produit d’une personnalité singulière, de la fréquentation des oeuvres littéraires, des exercices d’apprentissage, d’une certaine soumission au pouvoir du langage avec pour objectif de créer une expression originale.

Il a son propre lexique auquel il applique son système de valeurs. Entrer dans le monde poétique de Paul Eluard, lire et relire ses poèmes en continue, c’est comme apprendre une autre langue et partager les mêmes implicites.

Si les poètes naissent « les uns des autres » c’est par l’écoute des voix qui les traversent, qu’ils inventent un nouveau langage pour traduire des pensées et des sentiments éternels.

Puisse tout lecteur poursuivre cette réflexion qui, de siècle en siècle, n’a cessé de se poser et qui aujourd’hui encore, le contraint à identifier le temps dans lequel il vit et orienter son interprétation.

 

Rina Mallone Dupriet

Le 15 juin 2026

 

Fiche explicative :

Paul Eluard de son vrai nom Eugène, Emile Grindel (1895-1952)

est un écrivain pacifiste pour qui le monde était illusoirement « bleu comme une orange ».

Sa poésie « Liberté » fut écrite en 1942 comme une ode à la liberté face à l’occupation allemande.

Publié à Londres la même année , ce poème a été largué à des milliers d’exemplaires et parachuté par les avions britanniques au dessus du maquis français occupé à la suite de sa publication dans le magazine gaulliste « La France libre ».