Paul Eluard,
Poète de l’amour,
Poète humaniste et engagé,
Mais poète du langage !
Existerait-il un pouvoir ludique du langage poétique ?
Sans vouloir chercher à donner une définition claire de la poésie, Jean Molino et Joelle Tamine en 1982 proposent l’hypothèse suivante :
« La poésie est l’application d’une organisation métrico-rythmique sur l‘organisation linguistique ».
Si cette formule inclut les vers libres et les poèmes en prose, chacun peut en toute liberté y souscrire sans détour.
D’ailleurs Paul Eluard n’hésite pas à condamner la versification traditionnelle dans ses réflexions les plus profondes : son langage poétique aura sa propre musicalité !
Sa prosodie qui n’engage que lui, prend naissance dans les profondeurs du langage qui l’impose parfois à l’expression des idées et des sentiments.
L’histoire littéraire se charge au fil du temps d’en présenter les conceptions successives car certains pensent qu’il n’existe de la poésie ni essence, ni définition universelle.
Mais alors, comment se peut-il qu’un poète perdu devant sa page blanche, la plume presque crispée entre ses doigts, puisse juste en fermant les yeux voir les combinaisons verbales les plus surprenantes, celles qui ont l’éclat de la beauté et du rêve.
Certes, le poète est un rêveur, un rêveur éveillé dont l’inspiration désigne à la fois les idées et le style qui surgit brutalement de ses pensées, de ses sentiments et de ses mots.
Il s’empare de tout cela à la fois pour réaliser son oeuvre qu’il livrera au lecteur qui librement s’en inspirera ou pas !
Paul Eluard nous raconte que le vers a jailli tout seul et comme tout semble se lier, les mots favoris y trouvent toute leur place !
L’automatisme et le travail du poète peuvent parfaitement se compléter.
Au cours de l’acte d’écrire, le poète retient de sa personnalité et de sa culture, parmi les mots qui l‘attirent ou qu’il rejette ceux qu’il finira par faire siens, sensibles à leurs sonorités et même à leur architecture.
Par exemple, sous la plume de Paul Eluard, on pourra voir apparaître, à la fin du célèbre poème « Liberté » les syllabes composant le nom familier de la femme qu’il aime : Nusch »
Il l’avait choisi pour être le point culminant du poème mais il a été supprimé dans sa version finale et remplacé par le mot « Liberté ».
Il sera remarqué ici que toutes les strophes, sauf la 20ème et la dernière commencent par « Sur » et finissant par « Nom » annonçant le « surnom « qui en se dévoilant dans la 19ème strophe nous fait découvrir la puissance de son langage.
« Sur la solitude NUe
« Sur les marCHes de la mort ».
Si Paul Eluard effectue parfois et volontairement un retour momentané aux rimes, c’est qu’il est imprégné au plus profond de lui des événements qui jalonnent sa vie privée.
Par ailleurs, le travail de l’inconscient trouve encore pour lui une illustration remarquée aux nombreuses particularités stylistiques avec la tournure des mots, des images privilégies qui apparaissent pour disparaitre ensuite dans son univers de rêves sous influence artistique.
Il ne fait pas toujours appel à ses souvenirs car les mots lui viennent comme cela se produit dans l’utilisation d’une langue maternelle.
Si l’écriture d’un poème se donne pour objectif de produire une émotion esthétique, de traduire des sentiments ou d’en faire naître, voire d’exposer des idées, elle se doit aussi de maitriser le flux des images.
Le poète est un voyant. Il révèle les mystères du monde.
Il peut même déjouer la raison pour découvrir une surréalité et inventer un nouvel univers !
Son imagination précède la réalité. Il arrive même à réconcilier le réel de l’imaginaire, l’action et le rêve.
« Voir, c’est recevoir dira-t-il, refléter, c’est donner à voir ».
Pour ce qui est de l’écoute, Paul Eluard déclarera même que le poète écrit sous la dictée de la voix qu’il entend et qui le traverse.
« Je n’invente pas les mots » dit le poète : ils lui viennent tout naturellement pour exprimer ce qu’il imagine.
Chacun sait que Paul Eluard doit beaucoup aux auteurs qui l’ont influencé : les poètes du Moyen-Age comme Rutebeuf, Charles d’Orléans, François Villon, les symbolistes comme Jules Laforge, les révolutionnaires comme Rimbaud, Lautréamont et Apollinaire sans oublier Victor Hugo et Baudelaire.
C’est ainsi que le poète conjugue à la fois le produit d’une personnalité singulière, de la fréquentation des oeuvres littéraires, des exercices d’apprentissage, d’une certaine soumission au pouvoir du langage avec pour objectif de créer une expression originale.
Il a son propre lexique auquel il applique son système de valeurs. Entrer dans le monde poétique de Paul Eluard, lire et relire ses poèmes en continue, c’est comme apprendre une autre langue et partager les mêmes implicites.
Si les poètes naissent « les uns des autres » c’est par l’écoute des voix qui les traversent, qu’ils inventent un nouveau langage pour traduire des pensées et des sentiments éternels.
Puisse tout lecteur poursuivre cette réflexion qui, de siècle en siècle, n’a cessé de se poser et qui aujourd’hui encore, le contraint à identifier le temps dans lequel il vit et orienter son interprétation.
Rina Mallone Dupriet
Le 15 juin 2026
Fiche explicative :
Paul Eluard de son vrai nom Eugène, Emile Grindel (1895-1952)
est un écrivain pacifiste pour qui le monde était illusoirement « bleu comme une orange ».
Sa poésie « Liberté » fut écrite en 1942 comme une ode à la liberté face à l’occupation allemande.
Publié à Londres la même année , ce poème a été largué à des milliers d’exemplaires et parachuté par les avions britanniques au dessus du maquis français occupé à la suite de sa publication dans le magazine gaulliste « La France libre ».