Alphonse ce jour-là, avait décidé d’un casting pour choisir l’héroïne d’un récit qui devrait
raconter la lutte héroïque et désespérée d’une chevrette contre un loup. Elle se battrait toute une
nuit contre lui et à la fin, le loup la mangerait. Il lui fallait un modèle crédible, car il avait décidé
de peindre sur le vif, et il lui fallait le modèle vivant sous les yeux. Il avait donc mis une annonce
pour trouver la chèvre idéale. Pour le loup, il s’arrangerait au jardin des plantes, pour en
observer un à loisir lors de son nourrissage.
Alphonse avait donc mis une annonce dans La Provence : Cherche Chevrier présentable
et chevrette assortie, blanche et de caractère, mais docile, gentille, et aussi humaine et que
possible capable d’attendrir enfants et adultes.
Le rendez-vous était fixé chez lui et il avait demandé à son ami Nadar de photographier
les couples candidats pour qu’il puisse ensuite choisir comme dans un jeu de carte la chevrette et
accessoirement le maître qui lui conviendrait comme la meilleure inspiration de son récit.
Il avait déjà vu des chèvres top grasses, des maîtres trop maigres, des décoiffés, des mal
portantes, des fragiles et des caractériels. Mais voilà qu’à présent devant ses yeux éblouis, se
tenait la perle rare, le couple parfait. Une chevrette souriante et joueuse, amicale et alerte,
familière et habile de ses petites cornes, et le maître merveilleusement adéquat à son rôle,
propre sur lui, présentant bien, l’image même d’un chevrier d’Épinal même si naturellement il
était provençal.
Il n’y avait qu’un seul souci, la chevrette était noire, et Alphonse la voulait Blanche, il
l’avait baptisée Blanquette pour son récit, déjà commencé, et il y tenait. Cela faisait partie de la
belle opposition entre la noirceur du loup et la candeur de la jeune bête, promise à ses crocs.
Il allait donc refuser l’impétrante quand le chevrier répondant au nom de Monsieur
Seguin, lui proposa quelque chose, et aussitôt dit aussi tôt fait.
Nadar immortalisa la peinture de la chevrette, dans un blanc immaculé.