Marguerite Yourcenar
Tu ne sauras jamais
de Rosaria Di Martino
Introduction traduite de l’italien par Marianna Esposito Vinzi
Le 8 juin 2026 marque le 123e anniversaire de la naissance de l’écrivaine Marguerite Yourcenar. Très célèbre pour ses magnifiques romans, Marguerite est moins connue pour sa poésie à laquelle elle doit pourtant ses débuts dans le monde littéraire.
Parmi les poèmes qu’elle nous a laissés, je suis profondément touchée par « Tu ne sauras jamais », un sonnet en alexandrins, intense et délicat. Marguerite Yourcenar y exprime l’idée que l’amour peut surpasser même la mort et que la force du souvenir parvient à donner un sens et un soulagement à la douleur de la perte. Il ne s’agit pas d’un éloge abstrait ou idéalisé : la poésie est plutôt un discours intime et empreint de sollicitude, adressé à l’être aimé qui n’est plus là.
Malgré sa brièveté, le texte est d’une immense richesse d’images et de significations. Rien, ni le temps ni les nouveaux liens affectifs, ne pourra effacer le fait que cette personne a existé : sa présence continue à vivre dans le monde, qui semble en incarner les traits et se nourrir de sa douceur. L’être aimé – qu’il soit ami ou amant, peu importe – devient un guide lumineux, une présence qui accompagne encore les pas et résonne dans la voix de celui qui reste, jusqu’à l’idée finale : il continue de vivre, du moins en partie, précisément parce qu’il survit dans la mémoire et dans le cœur de celui qui l’aime. Pour la poétesse, rien ne se perd vraiment tant qu’il existe quelqu’un pour se souvenir.
Cette prise de conscience peut devenir un enseignement. Vivre de manière à laisser une trace vivante chez les autres, afin que l’amour, pour nous aussi, puisse perdurer au-delà de la fin et se révéler véritablement plus fort que la mort : la lumière qui l’emporte sur les ténèbres.
« Tu ne sauras jamais » est un petit chef-d’œuvre stylistique, imprégné des thèmes si chers à l’auteure : la mort, l’existence et la survivance à travers le temps. Il est naturel de penser également aux pages finales des Mémoires d’Hadrien, où l’empereur s’apprête à affronter ses derniers instants et l’inconnu qui l’attend :
« Petite âme errante et douce, hôtesse et compagne du corps, qui va descendre en des lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts ».