Académie de la Poésie Française Pérenniser et faire rayonner la poésie classique et néo-classique en France et à l’étranger

Marguerite Yourcenar, Tu ne sauras jamais de Rosaria Di Martino


2026 08 18 marguerite yourcenar bailleul 1982 10 04 bernhard de grendel 11Marguerite Yourcenar

Tu ne sauras jamais

de Rosaria Di Martino

Introduction traduite de l’italien par Marianna Esposito Vinzi


 

Le 8 juin 2026 marque le 123e anniversaire de la naissance de l’écrivaine Marguerite Yourcenar. Très célèbre pour ses magnifiques romans, Marguerite est moins connue pour sa poésie à laquelle elle doit pourtant ses débuts dans le monde littéraire.

Parmi les poèmes qu’elle nous a laissés, je suis profondément touchée par « Tu ne sauras jamais », un sonnet en alexandrins, intense et délicat. Marguerite Yourcenar y exprime l’idée que l’amour peut surpasser même la mort et que la force du souvenir parvient à donner un sens et un soulagement à la douleur de la perte. Il ne s’agit pas d’un éloge abstrait ou idéalisé : la poésie est plutôt un discours intime et empreint de sollicitude, adressé à l’être aimé qui n’est plus là.

Malgré sa brièveté, le texte est d’une immense richesse d’images et de significations. Rien, ni le temps ni les nouveaux liens affectifs, ne pourra effacer le fait que cette personne a existé : sa présence continue à vivre dans le monde, qui semble en incarner les traits et se nourrir de sa douceur. L’être aimé – qu’il soit ami ou amant, peu importe – devient un guide lumineux, une présence qui accompagne encore les pas et résonne dans la voix de celui qui reste, jusqu’à l’idée finale : il continue de vivre, du moins en partie, précisément parce qu’il survit dans la mémoire et dans le cœur de celui qui l’aime. Pour la poétesse, rien ne se perd vraiment tant qu’il existe quelqu’un pour se souvenir.

Cette prise de conscience peut devenir un enseignement. Vivre de manière à laisser une trace vivante chez les autres, afin que l’amour, pour nous aussi, puisse perdurer au-delà de la fin et se révéler véritablement plus fort que la mort : la lumière qui l’emporte sur les ténèbres.

« Tu ne sauras jamais » est un petit chef-d’œuvre stylistique, imprégné des thèmes si chers à l’auteure : la mort, l’existence et la survivance à travers le temps. Il est naturel de penser également aux pages finales des Mémoires d’Hadrien, où l’empereur s’apprête à affronter ses derniers instants et l’inconnu qui l’attend :

« Petite âme errante et douce, hôtesse et compagne du corps, qui va descendre en des lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts ».


 

Poèmes de Marguerite Yourcenar

Vous ne saurez jamais que votre âme voyage
Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté ;
Et que rien, ni le temps, d’autres amours, ni l’âge,
N’empêcheront jamais que vous ayez été.
Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que ce lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité.
Vous ne saurez jamais que j’emporte votre âme
Comme une lampe d’or qui m’éclaire en marchant ;
Qu’un peu de votre voix a passé dans mon chant.
Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme,
M’instruisent des sentiers que vous avez suivis,
Et vous vivez un peu puisque je vous survis.

Marguerite Yourcenar, Les Charités d'Alcippe (1929)

Je t’ai vu grandir comme un arbre,
Inénarrable éternité ;
Je t’ai vu durcir comme un marbre,
Indicible réalité.

Prodige dont le nom m’échappe,
Granit trop dur pour le ciseau,
Bonheur partagé par l’oiseau ,
Et par l’eau que le chien lappe.

Secrets qu’il faut savoir et taire!
Tout ce qui dure est passager;
Je sens sous moi tourner la terre;
Le ciel plein d’astres m’est léger.

Vous souriez, morts bien couchés;
Tout ce qui passe pourtant dure;
Les brins minces de la verdure
Sont faits du grain noir des rochers.

Marguerite Yourcenar, Vers gnomiques