Qui était Cléo de Mérode ? Une croqueuse de diamants, une prostituée de luxe, une danseuse de renommée internationale, une victime de ces messieurs de la Belle Époque ou encore la muse de Marcel Proust ? Au cours de la conférence du 16 septembre 2026, Christian Gury a levé le voile sur la Kim Kardashian de la Belle Époque.
La plus grande de ses qualités était sa très grande beauté immortalisée par le photographe Nadar. Elle est, en effet, l’une des premières célébrités dont l’image s’est répandue grâce à la photographie et aux cartes postales avec pour signature sa coiffure : des cheveux séparés par une raie au milieu, formant un bandeau sur les oreilles. Cette ballerine était adulée non pas pour son art mais pour son physique. Contrairement aux canons de l’époque, elle donne une image virginale, bien sage, d’une éternelle jeune fille aux mains jointes. Beauté inaccessible et chaste, à la féminité troublante.
Pourquoi l’auteur de « A la recherche du temps perdu » s’est-il épris, platoniquement, de Cléo de Mérode ? Il est âgé de 24 ans lorsqu’il rencontre au hasard des salons littéraires Reynaldo Hahn et sa compagne. Il éprouve certes une fascination pour la ballerine mais plus encore pour Reynaldo. Toute sa vie, Proust se glissera ainsi dans les couples. Il admirait Cléo de Mérode comme une œuvre d’art. Un jour qu’elle rencontre l’écrivain, rue des Capucines à Paris, Elle lui conte ses emballements pour Baudelaire. Quelques temps plus tard, aidée d’un nègre*, elle publie ses souvenirs très embellis dans « le ballet de ma vie ». Proust, lui, la mettra sur un piédestal et en fera Odette de Crécy, cocotte emblématique de son roman « La recherche du temps perdu » et la future Madame Swan. Il se gardera bien d’évoquer la soit-disant noblesse autrichienne de la belle.
La danse est au cœur des pensées d’Odette de Crécy et à l’époque Proust se passionne pour les ballets russes. Plus proche du mime que de la danse, Cléo de Mérode interprète souvent des rôles de garçonnet et se trouvera enfermée dans des rôles de page. Les jeunes garçons, à l’époque, n’étaient pas autorisés
dans les ballets. Bien souvent les apprenties ballerines, convoitise des vieux messieurs, endossaient les rôles masculins. Ce qui au XXIème siècle serait considéré comme de la pédophilie. Cléo de Mérode n’échappera pas à la règle.
Celle qui se fait passer pour une baronne autrichienne est en réalité d’origine modeste. Livrée par les mains peu scrupuleuses de sa mère, elle entre à l’Opéra à l’âge de quatre ans et intègre le ballet des négrillons d’Aïda à l’âge de huit ans. Elle est engagée en bonne et due forme à l’âge de onze ans par l’Opéra, figurante durant ses petites classes et pour des rôles de garçonnets : diablotin dans la Korrigane de Widor ou l’un des angelots du Faust de Gounod. A treize ans, petit page, à longs cheveux et toque à plumet dans Roméo et Juliette du même compositeur. Immortalisée sur un cliché de Nadar, Cléo de Mérode est remarquée par le roi des Belges. Après une mini-carrière à l’Opéra de Paris (elle démissionne à vingt-cinq ans), la danseuse continue de cultiver l’image d’un elfe asexué, de vierge désincarnée en se complaisant dans une féminité ambiguë. Lors de l’exposition universelle de 1900, elle triomphe dans des pseudo-danses cambodgiennes avec des poses hiératiques. Un vêtement unisexe est créé pour l’occasion : un fourreau de velours noir avec de fines rangées de diamant. La danseuse apparaît en scène entourée de petits rats prêtés par l’Opéra.
Cléo de Mérode ne manque pas d’être caricaturée, et à travers elle, les femmes. Elle a beau protester qu’elle n’est pas une courtisane mais que tel monarque n’est qu’un bon grand-père pour elle, rien n’y fait. L’illustre danseuse finit par passer, à tort ou à raison, pour une lesbienne. Le saphisme est à la mode à cette époque dans les milieux artistiques.
Au-delà de la scène, Cléo est une muse prisée des artistes les plus influents, inspirant peintres, sculpteurs et photographes. Edgar Degas, Giovanni Boldini, Henri de Toulouse-Lautrec ou encore le sculpteur Alexandre Falguière trouvent en elle une source d’inspiration, oscillant entre grâce, mystère et sensualité. Représentée tantôt comme une figure angélique, tantôt comme une icône de modernité, Cléo de Mérode incarne les ambiguïtés de la Belle Époque : à la fois muse, femme libre et objet de fascination.
Quoi qu’il en soit, Cléo de Mérode a nourri l’œuvre de Marcel Proust. Et Christian Gury a livré un beau plaidoyer pour le respect et la liberté des femmes.
Mireille HEROS
* Nègre : expression du jargon journalistique pour désigner une personne qui prête sa plume anonymement.
A lire : Un amour de Proust : Cléo de Mérode, de Christian Gury aux éditions Thierry Sajat

Cléo de Mérode

Cléopâtre Diane de Merode est la fille naturelle de Vincentia Marie Cécilia von Merode, dite Cense de Merode[2] (1850-1899), baronne belge issue de la branche autrichienne de la famille de Merode, abandonnée par son amant, membre de la haute bourgeoisie autrichienne. Elle naît à Paris le 27 septembre 1875 et y décède le 17 octobre 1966