Beaucoup d’entre nous, au fil du temps, au fil de notre temps , estiment que la poésie surréaliste se définit souvent comme « un moyen de libération totale de l’esprit » selon la Déclaration du 17 janvier 1925 en référence au Conseil National Économique (CNE) créé la même année. Pour mémoire : il est né de l’héritage de la première guerre mondiale en 1918 et de l’exemple de la Constitution de Weimar de 1919 avec pour objectif de répondre au besoin d’une coordination institutionnelle).
Il y a ici un véritable « cri de l’esprit qui se retourne sur lui-même bien décidé à briser ses entraves ». André Breton et Paul Eluard affirmeront dans leurs « notes sur la poésie » qu’il est le développement de la protestation. Si la révolte vient à manquer, la poésie se perd alors pour devenir une chose parfaitement étrangère à la vie réelle car elle est non seulement nécessaire, mais surtout indispensable à la vie. Elle est et doit rester une des rares forces préservées de notre existence.
Il appartient, en effet, au surréalisme de prendre conscience de la nature et de ses forces tout en mesurant nos principale hésitations, nos combats surestimés parfois, notre besoin sans limite d’une totale liberté. C’est une véritable révolution portée par la voix d’Arthur Rimbaud qui en appelle à la poésie « pour changer la vie ».
Pour Rimbaud, la poésie ne doit pas rythmer l’actif mais doit se positionner toujours en avant. Elle devra s’imaginer comme un moyen d’action sur le monde. L’évolution du vers à la prose poétique est parfaitement marquée dans l’œuvre de Rimbaud. Il y a dans cette réflexion une réelle volonté d’en finir avec les apparences actuelles de se lancer dans l’inconnu à corps perdu comme le voulait Baudelaire.
C’est une révolution poétique qui va se confirmer au début du 20ème siècle et dont Guillaume Apollinaire fut le prophète notamment dans « La jolie Rousse ». Pour Apollinaire, le génie de l’invention, si puissant soit-il, ne signifie pas interdir les formes traditionnelles de la poésie qu’il respecte mais de privilégier un climat de liberté. Pour lui, la poésie doit descendre dans la rue, se mêler aux conversations, se fondre dans les couleurs du ciel et reprendre son véritable sens d’activité de l’esprit mêlée à la vie dont elle n’est pas plus séparable que le langage.
Elle joue la surprise, surgit où on l’attend le moins pour transfigurer la banalité, se moquer de tout ce qui se veut solennel ou faussement grandiose.
Guillaume Apollinaire montre que dans la poésie se condense toute la vie spirituelle de l’humanité depuis le début de sa création et surtout depuis qu’elle a commencé à prendre conscience de sa nature.
Cette « poésie-souffle » de l’homme s’inscrit parfaitement dans l’activité de l’esprit qui s’exerce au gré de la plume du poète par le truchement du vers (libre ou non), de la prose (rythmée ou non) ou même par d’autres moyens empruntés aux arts à toute heure du jour ou au cœur du sommeil !
Poètes, écrivains, peintres, surréalistes clairement identifiés se sont unis et ont réussi à maintenir envers et contre tout, parfois même contre eux-mêmes leur cohésion avec pour objectif commun d’accomplir un grand dessein : une révolution, leur révolution.
Certes, une véritable révolution avec des barricades de fleurs qui permettrait une radicale transformation du monde !
Le poète désire instamment, passionnément, assurément que la vie change, que le monde se transforme en profondeur. Il pense que la poésie surréaliste peut combattre avec efficacité la léthargie qui nous menace comme l’a proclamé *Le Comte de Lautréamont »
Il disait : « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes ! »
Si le surréalisme puise ses sources lointaines mais profondes chez Rimbaud ou Lautréamont, puis chez Breton, Eluard, Aragon, le mouvement créé en 1924 s’organise pour faire naître « la révolution surréaliste » auquel est particulièrement sensible Apollinaire .
Presque dans tous les pays du monde, plusieurs générations de poètes ou d’écrivains ( de René Char à Aimé Césaire en passant par Prévert….) s’engagent dans le sillage des initiateurs même si parfois, certains ont pris des distances avec le mouvement sachant qu’ils conserveront tous dans leurs écrits l’empreinte de cette expérience débridée mais tellement créatrice au nom d’une liberté partagée !
Changer la vie pour changer le monde restera leur postulat !
Rina Mallone Dupriet
Le 10 septembre 2026
* de son vrai nom Isodore Ducasse, connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont (1846-1870) poète et écrivain franco-uruguayen célèbre pour son œuvre révolutionnaire. Il est considéré comme un précurseur majeur du surréalisme et de la littérature moderne.
Quelques illustrations :
André Breton (1896-1966)
Femme et oiseau
Le chat rêve et ronronne dans la lutherie brune. Il scrute le fond de l’ébène et de biais lape à distance le tout vif acajou.
C’est l’heure où le sphinx de la garance détend par milliers sa trompe autour de la Fontaine de Vaucluse et où partout la femme n’est plus qu’un calice débordant de voyelles en liaison avec le magnolia illimitable de la nuit.
Publication en 1941
Dans son recueil de poèmes « Constellations »
Paul Eluard (1895-1952)
Je te l’ai dit pour les nuages
Je te l’ai dit pour les nuages
Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l’œil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent
L’Amour, la Poésie 1929
Ce livre était dédié à Gala sa compagne