Académie de la Poésie Française Pérenniser et faire rayonner la poésie classique et néo-classique en France et à l’étranger

La poésie pour maquis

Au cours de la conférence du 14 octobre 2026, Jean-Pierre Paulhac, membre de l’Académie de la Poésie Française, a retracé la vie de cette figure majeure de la littérature russe du XXème siècle. Co-fondatrice du courant acméiste en 1910, elle incarne la mémoire tragique de son pays. Elle subira de nombreuses persécutions pendant plus de vingt ans mais ne quittera jamais son pays.

Dans cette vie nous sommes tous en visite,

Vivre, c’est juste une habitude,

Je crois entendre dans l’espace aérien

Deux voix qui s’interpellent.

 

Deux ? Mais voici près du mur côté est,

Dans de robustes buissons de framboises,

Une branche de sureau sombre et fraîche -

C’est une lettre de Marina.

 

Anna Akhmatova, novembre 1961

 

 

Anna Akhmatova est l’une des plus grandes poétesses russes du XXe siècle. Figure majeure du mouvement acméiste, qui prônait un retour à l’expression poétique claire et précise, elle porte en elle l’espoir et l’amour d’un peuple dominé par les tsars et les tyrans bolcheviques. Au-delà de la souffrance, elle exprime la résilience russe :

 

Prière

Donne-moi d'amères années de maladie,

L'étouffement, la fièvre, l'insomnie,

Prends-moi et mon enfant et mon ami,

Et le don mystérieux de la poésie.

C'est ainsi que je prie durant Ta liturgie,

Après tant de journées accablantes,

Pour que les nuées noires sur la sombre Russie

Deviennent un nuage de gloire éblouissante.

 

Mai 1915, Pentecôte,

Pétersbourg, Pont de la trinité

La volée blanche

(Traduction de Sophie Benech)


 

Ce poème résonne rétrospectivement comme une terrible prophétie. Les décennies suivantes verront nombre de ses craintes s'incarner : la persécution politique, l'emprisonnement de son fils , l'exécution de ses proches et les longues années de silence forcé où la censure lui interdisait de publier ses poèmes.

 

De Anna Andreïevna Gorenko à Anna Akhmatova

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Anna Andreïevna Gorenko voit le jour près d’Odessa en 1889. Elle grandit dans un milieu aisé à Tsarskoïe Selo, où elle commence à écrire très jeune. Son père craignant pour la réputation de son nom, elle choisit pour nom de plume celui de son arrière-grand-mère tatare, Akhmat : Anna Akmatova

 

Jusqu’à l’âge de 16 ans, elle vit dans un milieu aisé, apprend le français, très apprécié à l’époque par la bourgeoisie russe. Dès l’adolescence, elle fait preuve d’originalité, et même d’un certain féminisme en décidant de ne pas porter de corset en signe d’émancipation. Dès l’âge de dix ans, elle sera confrontée à la tuberculose qui l’accompagnera jusqu’à la fin de ses jours en 1966.

 

De par son éducation, elle est imprégnée de Verlaine, Baudelaire et Pouchkine. Elle écrit son premier poème à l’âge de dix ans. Après la séparation de ses parents en 1905, elle vit avec sa mère. Elle fréquente le lycée de jeunes filles Foundoukleïeva de Kiev puis entreprend des études de droit dans une école pour filles de la bonne société. Elle s’en désintéresse rapidement pour se consacrer uniquement à la poésie et à la littérature. Elle retourne à Saint-Pétersbourg qui restera sa patrie spirituelle.

 

Elle rencontre le poète Nikolaï Goumiliov, qu'elle finit par épouser en 1910, après qu'il lui a fait une cour assidue pendant plusieurs années. Le mariage consommé, il laisse Anna et part en Afrique pendant neuf mois. A son retour, Goumiliov fonde en 1911 la guilde des poètes dont font partie Ossip Mandelstam et et Mikhaïl Lozinski.


 

Pendant deux ans, Anna voyage dans le nord de l'Italie et à Paris, où elle rencontre entre autres Amedeo Modigliani. Il en résultera une amitié amoureuse, une complicité artistique. Ses dessins de la poétesse sont depuis devenus célèbres. : «  Il ne me dessinait pas sur le vif mais une fois seul chez lui. Il m’offrait ses dessins. Il y en eu seize. Ils ont été détruits dans ma maison de Tsarkoe Selo, aux premiers temps de la Révolution. Un seul en a réchappé.»* Dans ces souvenirs rédigés à la fin de sa vie, entre 1958 et 1965. Elle raconte l’homme et le Paris qu’elle a connus en 1911, la culture russe en scène, le banc au jardin du Luxembourg, les vers de Verlaine, le département égyptien du Louvre dont les œuvres fascinaient Modigliani, les grandes figures de l’art et de la littérature en ce XXème siècle en devenir, le regard et la misère du peintre. « J’ai encore en mémoire ses mots : Sois bonne  – sois douce ! Il me le disait sous l’emprise du haschisch, couché dans son atelier, à demi conscient. Ni bonne, ni douce, je ne le fus jamais avec lui. » Cependant, elle dédie ce poème :


 

« J'ai de la gaieté quand tu es ivre —

Tes récits n'ont aucun sens,

L'automne précoce a étendu

 Des drapeaux jaunes sur les ormes.

Tous deux dans le pays trompeur

Nous avons erré et nous en mordons les doigts,

Mais pourquoi arborons-nous ce sourire

Étrange et figé ?

Nous voulions la torture qui pique

Plutôt qu'un bonheur sans nuages...

Je ne quitterai pas mon compagnon,

À la fois libertin et tendre. »

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L'âme de la Neva

De retour à Saint-Pétersbourg, le couple Anna Akhmatova et Nicolaï Goumiliov se reforme et donne naissance à leur fils Lev en octobre 1912. Il sera confié à ses grands-parents. Nicolaï Goumiliov lance le mouvement acméiste avec Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam. Ils passent de longues soirées de déclamations poétiques. Anna publie un premier recueil « Soir », vénéré par la jeunesse russe et les acméistes. Des milliers de femmes composent des poèmes et font d’Anna une icône : « l’âme de la Neva ». En 1913, elle compose « solitude ». Plusieurs décennies plus tard, Anna se rappelle cette période bénie de sa vie dans la plus longue de ses œuvres, le Poème sans héros (1940-1965), inspiré par l'Eugène Onéguine de Pouchkine.  En 1918, elle divorce de Goumiliov pour se remarier avec Vladimir Chileïko, spécialiste des langues anciennes de la Mésopotamie, dont elle se sépare en 1921, puis vit jusqu'en 1938 avec l'historien et critique d'art Nikolaï Pounine. Elle refuse par la suite les propositions d'union de Boris Pasternak. Sous prétexte d’une participation à une conspiration monarchiste, Goumiliov est fusillé le 21 août 1921.


 

Ses recueils de poèmes « Anno Domini » et « Plantain » sorten à Berlin, avant qu’elle soit frappée d’une interdiction du Comité Central de publier en Russie. Ses poèmes circulent sous le manteau. Le bouche à oreille devient son canal de diffusion. Il lui faudra attendre 1940 pour publier à nouveau en Russie et être réintégrée dans l’union des écrivains soviétiques. Staline a besoin des intellectuels. Devant la menace d’une invasion allemande, il met fin provisoirement à la terreur et multiplie des mesures rassurantes. Autorisée à publier à nouveau, Anna fait paraître des poèmes dans les revues Zvezda et Léningrad. Mais dès 1946, après la fin de la guerre, une décision du Comité Central blâme les revues qui ont publié les poèmes d’Anna Akhmatova. De nouveau, elle est exclue de l’Union des écrivains.

Retour d’une vieille ennemie.

Anna vit désormais avec son nouveau compagnon : Nicolaï Pounine, historien d’art, qui mourra en déportation en Sibérie, sa femme et son fils Liova Goumiliov. Une nouvelle forme de famille recomposée. Liova sera déporté pendant 15 ans après avoir combattu dans les rangs de l’armée russe durant la seconde guerre mondiale. En réponse à la persécution de son fils, Anna écrira son recueil le plus célèbre : Requiem.

Sa tuberculose reprend de plus belle. Elle fait des ravages parmi les amis d’Anna : Amadeo Modigliani, Nicolaï Goumiliov… Elle part à Tsarkoïé Siélo dans la même pension que Nadedja, l’épouse d’Ossip Mandelstam, qui périra lui aussi en déportation. Anna y trouve le réconfort d’une amitié que Nadedja consignera dans un livre de souvenirs **

Après la mort de Staline en 1953, Anna Akhmatova revient sur le devant la scène littéraire russe. En 1961, une nouvelle anthologie lui est consacrée, tirée à 50 000 exemplaires. Y figurent des extraits de « Poème sans héros » et de « Gloire à la paix ». En 1964, elle est autorisée à sortir d’URSS.

Celle qui avait fait de la poésie son maquis de résistance, rend son dernier souffle le 5 mars 1966.


 

Mireille HEROS

Le 31 octobre 2026

A consulter

*Anna Akhmatova à Modigliani.  http://www.lireetmerveilles.fr/pages/do/rss.xml

 

A lire

Requiem, poème sans héros et autres poèmes – Anna Akhmatova – Poésie Gallimard – présentation et traduction Jean-Louis Backès

 

**Sur Anna Akhmatova – Nadedja Mandelstam

Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam, vont connaître des destins tragiques. S'admirant et se soutenant mutuellement dans les épreuves, ils resteront fidèles à cette amitié de jeunesse à laquelle la femme de Mandelstam, Nadejda, est très vite associée. Après 1938, date de la mort de Mandelstam dans un camp, les deux femmes restent seules pour affronter la guerre et de nouvelles persécutions, unies par le souvenir d'un passé commun, et surtout par la mémoire de Mandelstam.